10 ans d'une entreprise d'écoconception web
Il y a 10 ans, je voulais transitionner mon activité de développeur web dans quelque chose de moins impactant, de plus vertueux, si possible sans faire de greenwashing.
Auteurice :
| |6 minutes de lecture
Il y a 10 ans, je voulais transitionner mon activité de développeur web dans quelque chose de moins impactant, de plus vertueux, si possible sans faire de greenwashing.
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Après avoir rencontré les concepts de l'écologie, mon idée était d'avoir une approche plus sobre dans tous les domaines de la vie. Pour plus d'autonomie, comprendre tout ce qu'implique mon mode de vie et les systèmes qui m'entourent. Plus en conscience.
Si dans la vie personnelle les choses étaient bien entamées, dans ma vie professionnelle c'était moins évident, surtout quand on travaille dans le numérique, même si à cette époque quasiment personne ne parlait de ses impacts.
J'ai découvert l'écoconception, ce qui m'a permis de me recentrer sur l'essentiel, les besoins réels de base. Le besoin minimal pour répondre au fonctionnement quotidien. Faire moins de place à l’exceptionnel et se passer de ces envies souvent créées artificiellement par une fabrique de consentement bien huilée par les industriels.
Publicité, marketing, tous ces outils qui souvent nous perdent et décident à notre place, infuse dans notre inconscient. Encore plus subtilement aujourd'hui avec les algorithmes de recommandation qui font fonctionner à fond les systèmes de récompense, dopamine !
Il n'y avait quasiment aucune entreprise qui faisait de l'écoconception web quand j'ai débuté. J'ai créé mon statut de freelance pour me lancer dans cette aventure encore inaudible à l'époque sous le nom de Translucide.
Ça a été un début bien difficile. Je débarquais dans une nouvelle ville où je ne connaissais personne. Quand on fait le choix d'être entrepreneur, on doit exposer sa personne, se faire connaître, aller sur le devant de la scène, se rendre visible. Pas facile quand on est introverti et plutôt anxieux.
A l'époque, peu de personnes parlaient de l'impact du numérique. J'ai rencontré des personnes plus intéressées que d'autres lors d'interventions que je donnais sur le sujet.
Au début je faisais des conférences sur les éco-gestes numériques. Puis sur l'écoconception web. Il a bien fallu un an pour commencer à avoir des clients intéressés par le sujet. Au bout de quelques années l'activité commence à prendre et certaines personnes sont venues m'épauler pour certains projets. Naturellement, c'est former un collectif d'indépendants autour de Translucide pour répondre au projet qui devenait plus important. Les clients étaient souvent des associations avec des besoins spécifiques pour leur site.
J'avais un peu entendu parler du sujet mais ne voyais pas vraiment comment m'y prendre. C'est la rencontre avec la mission accessibilité du Pays Basque qui m'a fait plonger dedans et a été une opportunité de pratiquer.
Généralement je suis souvent réticent aux formations et préfère me former moi-même comme je l'ai toujours fait. Mais là, le sujet était plus difficile d'accès. Globalement, les ressources en ligne étaient moins fournies. J'ai alors fait une formation d'accessibilité pour développeur web, qui m'a permis de défricher grandement le sujet.
Être formé, connaître le sujet, ça ne vaut pas grand-chose, je trouve, si ça n'est pas appliqué dans le réel. C'est en faisant mes premiers sites de mairie, et de les rendre 100% conformes au RGAA, que j'ai vraiment découvert l'ampleur de la tâche.
Les crises à répétition, environnementale, sociale, qui vont sûrement s'accentuer, rendent le marché du web incertain. Certains préfèrent investir des sommes colossales dans une course à la technologie, plutôt que sur les besoins réels des usagers. Les services publics, la culture, le monde associatif en pâtissent grandement. Nos compétences grandissent, mais les projets se raréfient.
Aussi, la concurrence grandit. Aujourd'hui, tout le monde fait soi-disant de l'écoconception, difficile de s'y retrouver. Le greenwashing grandit forcément quand un sujet devient plus répandu.
Aujourd'hui, tout le monde parle de l'IA et l'adopte dans son quotidien sans se poser trop de questions. Surtout, la sphère médiatique autour de l'écoconception et du Greenit se fait écraser par cette déferlante. Moins d'humains, plus de machines, et pour quel coût social et environnemental ? Nous avons fait le choix de faire sans IA.
Nos modes de vie dans le collectif sont plutôt décroissants et nous permettent de tenir. Après, si on avait été une agence web classique, on aurait été obligé de fermer depuis un moment. Nos statuts d'indépendants sont précaires, mais ils nous permettent de survivre dans ce contexte difficile, avec une certaine souplesse.
Depuis quelques années, on réfléchissait à la fin de notre activité. Le remisage de notre métier. Ça nous semblait la façon la plus juste d'honorer ce service qui crée plus de désordre que d'aspect vertueux.
Pour nous, le web a une durée de vie limitée. Il y aura une fin. On ne pourra pas se permettre d'extraire les ressources du sol pour les injecter dans des loisirs ou sur-confort. Si nous ne choisissons pas collectivement la décroissance, alors une décrue va s’opérer naturellement.
Nous avions envisagé chacun une transition douce, se former à d'autres choses, des choses plus utiles et qui répondent à nos besoins primaires. Se nourrir, se soigner... mais en réalité, ce monde où les besoins primaires sont valorisés n'est pas encore là. L'artisanat se meurt plus qu'il n'émerge.
Historiquement, tout s'est fait de façon assez organique. Le groupe s'est constitué naturellement et les projets se répartissaient en fonction des compétences, de l'entrée dans le collectif et des disponibilités de chacun. Cela fonctionnait bien quand tout le monde avait du travail.
Les choses aujourd'hui se complexifient. Comment faire avec plusieurs personnes qui ont les mêmes compétences dans un groupe quand il n'y a plus assez de travail pour certains ? Un groupe sans hiérarchie, avec une forme d'autogestion, n'est pas évident à gérer quand les crises subviennent.
En 10 ans, nous avons développé des compétences et des outils que l'on chéri. Cela nous donne du confort dans le travail et des rendus qui sont a la hauteur de nos attentes.
On peut faire des sites 100% conformes au RGAA et on l'espère accessibles au plus grand nombre. Le tout toujours avec une constante légèreté. Moins de charge mentale pour nos clients, et moins d'impact sur l’environnement, en n'obligeant pas les usagers à remplacer leur matériel.
Qu'en sera-t-il dans 10 ans ? Les jeunes qui se forment en ce moment au métier du numérique auront-ils de la place quand ils sortiront de leur école dans un monde du travail complètement transformé par l'intelligence artificielle ? Les impacts environnementaux et sociaux seront-ils supplantés comme aujourd'hui par la course à la technologie des techno-enthousiastes ?
Dans 10 ans, y aura-t-il encore du numérique ? Aura-t-on encore de la place de penser à tout ça dans un monde qui s'effondre pour une grande partie des habitants sur terre ?
Des lois existeront-elles encore pour pousser les entreprises à rendre leurs médias accessibles aux personnes en situation de handicap tout en limitant l'extractivisme ?
Plein de questions. 25 ans que je me pose des questions sur mon métier dans le numérique, je persiste, je signe toujours, pour combien de temps ?